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La cellule de l’Asile dans Fort Boyard au coeur d’une interminable polémique

Et si on ne mélangeait pas fiction et réalité ?

Publié le mardi 12 septembre 2017 (publié antérieurement le 5 juillet 2017) par Guillaume COMONT - Rédacteur en chef dans la rubrique Actualités 2017.

        

Depuis quelques jours, on ne parle plus que de cela quand on évoque Fort Boyard : la cellule de l’Asile, une des nombreuses nouveautés de cette saison, ne respecterait pas les malades psychiatriques en proposant relayant une image jugée dégradante et blessante de leur situation d’après un collectif d’associations de malades psychiatriques représenté notamment par l’Union nationale de familles et amis de personnes malades et handicapées psychiques (Unafam).

À la rédaction de Fort Bavard on a hésité à rédiger un article, car finalement c’était relayer une polémique un peu stérile, mais finalement, il semble important d’expliquer la situation, de la décrypter et de faire preuve de pédagogie pour ne pas tomber dans une vision manichéenne. Et puis depuis sa création Fort Bavard a eu à coeur de ne jamais esquiver quoi que ce soit... dans la limite du raisonnable.

L’ÉPREUVE DE L’ASILE, C’EST QUOI ?

L’Asile est une des nouvelles épreuves de cette saison 2017. Située dans la cellule 120 du Fort, à l’origine, elle devait recréer un univers psychiatrique fantasmé, en particulier celui de certaines fictions avec une cellule capitonnée, une camisole de force, un docteur un peu farfelu, des cris... Le but de l’épreuve n’était absolument pas de montrer la réalité du monde psychiatrique réel d’aujourd’hui... Aucune épreuve de Fort Boyard n’a la volonté de coller à la réalité. Les téléspectateurs assidus savent que depuis 2011 Fort Boyard met en scène des univers et des imaginaires variés, comme n’importe quelle fiction ou n’importe quel divertissement le ferait. Il s’agit d’un jeu et seulement d’un jeu.

Dans cette épreuve, à son entrée dans la cellule, le candidat est pris en charge par le « Dr Muraille » qui fait enfiler au candidat désigné une camisole de force. Pour entrer dans la cellule, ce dernier bascule brutalement de l’autre côté via une porte pour atterrir sur des matelas dans une cellule capitonnée à l’allure d’une chambre d’isolement d’un hôpital psychiatrique munie d’une caméra qui scrute tout. Des inscriptions inquiétantes comme « Why », « No Future », « Help » ou « SOS » jonchent les murs de la cellule et la cellule elle-même est en mouvement, donnant l’impression que le candidat marche au plafond, renforçant l’idée de folie. Le candidat doit se rouler (avec la camisole, il n’a pas l’usage de ses bras) dans la cellule (sur les murs, au sol...) pour et se secouer pour détacher des balles qui sont collées sur sa camisole. Une fois cela fait, il doit récupérer les balles avec la bouche pour les insérer dans des tubes prévus à cet effet et ainsi pouvoir récupérer la précieuse clé.

Notons que cette nouvelle épreuve revisite une ancienne du même nom, qui était sur le Fort entre 2001 et 2006 et dont le principe était plus simple (le candidat devait seulement foncer sur une porte capitonnée à plusieurs reprises pour actionner une poignée permettant peu à peu à la clé d’être accessible) et l’univers moins connoté « hôpital psychiatrique » et beaucoup moins travaillé que le nouveau.

Nous vous proposons de voir l’épreuve en vidéo pour mieux comprendre son principe. Dans cet extrait c’est Olivier Dion qui a été désigné pour faire l’épreuve, rebaptisée la Cellule capitonnée lors de l’émission du samedi 1er juillet 2017.

QUELS REPROCHES LES ASSOCIATIONS FONT-ELLES A CETTE ÉPREUVE ?

Certains membres du collectif d’associations de malades psychiatriques ont expliqué leur émotion face à cette épreuve, notamment dans l’édition d’aujourd’hui du Parisien / Aujourd’hui en France. Ainsi, Bénédicte Chenu, cofondatrice de l’association Promesses défend son point de vue : « Je sais qu’il faut avoir de l’humour. Mais la chambre d’isolement, c’est une réalité aujourd’hui ! Je n’ai pas envie d’en rire ». Elle poursuit en expliquant que son fil Charles de 24 ans « a été sanglé à un lit et en garde un souvenir traumatisant. Ce n’est pas un jeu. Ces images sont blessantes et stigmatisantes ». La présidente de l’association Unafam, Béatrice Borrel, qui compte 15 000 membres et vient en aide aux familles de dépressifs sévères, bipolaires et aux personnes schizophrènes, partage son sentiment : « Dans la séquence, le candidat bouge dans tous les sens, il a quelque chose dans la bouche. On ridiculise les malades ».

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D’autres sites ont montré leur profond mécontentement. Ainsi Joan, animateur du site Comme des fous va encore plus loin en parlant de discrimination sur le service public : « Je refuse de fermer les yeux sur cette épreuve où les candidats sont mis sous camisole de force dans une cellule capitonnée avec des inscriptions aux murs du plus mauvais effet : ’no future’, ’help’, ’SOS’, ’why ?’ L’épreuve de Fort Boyard a le mérite de cristalliser toutes les représentations négatives de la folie véhiculées par le cinéma et les médias depuis plus de cinquante ans. Elle nous donne l’opportunité de parler d’un sujet tabou qui reste souvent cantonné aux murs des hôpitaux et sur lequel la société dans son ensemble préfère fermer les yeux. Mais c’est quand même une claque quand on découvre pour la première fois cette séquence de Fort Boyard. Parce qu’elle stigmatise ouvertement la psychiatrie. Mais surtout parce que c’est une discrimination d’une partie de la population sur le service public ».

LA PRODUCTION S’EXPLIQUE

Consciente de l’émotion et de la gêne qu’avait pu susciter cette épreuve lors de la première émission du 24 juin, notamment en prenant connaissance des réactions sur les réseaux sociaux, la production avait déjà revu quelque peu sa copie, en éliminant les mentions trop explicites de l’univers psychiatrique (Dr Muraille notamment) et surtout en rebaptisant l’épreuve en « Cellule capitonnée », délaissant ainsi le mot « Asile », trop connoté.

Guillaume Ramain, le producteur artistique de Fort Boyard l’a expliqué dans les colonnes de Télé-Loisirs.fr le 4 juillet, ainsi que dans celles du Parisien aujourd’hui : « Les épreuves sont inspirées par des imaginaires forts de la fiction. C’est comme ça qu’on avait eu l’idée d’un vieil asile abandonné, qui rappelle un peu l’univers des grands classiques du cinéma, un imaginaire qui ne reflète en rien la réalité d’aujourd’hui. On ne voulait choquer personne. On a changé le nom de l’épreuve, et on a enlevé toutes les références au milieu psychiatrique et à la folie de manière globale. Ce sont des ajustements qui ont déjà été faits et qui seront faits tout l’été ».

Le producteur artistique a aussi jugé dans Le Parisien d’aujourd’hui que la « polémique va trop loin », alors même que « chez ALP et France 2, on est très impliqués dans le milieu associatif et pour la défense du handicap. Depuis 1990, près de 4 millions d’euros ont été reversés à des associations. L’année dernière, l’association Perce-Neige (fondation d’aide aux personnes handicapées) était représentée. Ce sont des combats que l’on défend », ajoutant même que la production a « fait participer deux athlètes handicapés cette saison ».

Mais malgré ces déclarations, la polémique n’en finit pas d’enfler, jusqu’à atteindre son paroxysme aujourd’hui avec, en plus d’un article complet dans le très populaire Parisien (Aujourd’hui en France en province), la diffusion d’un sujet complet avec une intervention d’Alexia Laroche-Joubert, patronne d’ Adventure Line productions (société qui produit le jeu pour France 2) dans Le Grand Direct des médias présenté par Thomas Joubert sur Europe 1.

Au micro d’Europe 1, Alexia Larocje-Joubert a expliqué la position d’ Adventure Line Productions indiquant que l’Asile était une épreuve historique de Fort Boyard davant de 2001 et qu’ils avaient voulu la revisiter à la manière du Joker de Batman : "On est très surpris. L’idée n’est pas de choquer qui que ce soit, d’autant que Fort Boyard est la seule émission qui mette à l’honneur des associations sur dix primes-times pendant l’été. On a tout de suite modifié certaines choses, en changeant le nom de l’épreuve par exemple, et en ne faisant plus de référence au monde psychiatrique. Heureusement, les camisoles de force et les cellules capitonnées n’existent plus, cela appartient à l’imaginaire. Fort Boyard est un univers de mystère, de fantasme et complètement fictionné.

Et depuis ce matin, tous les sites médias sérieux, du Figaro à RTL, en passant par France-Soir, Le Dauphiné Libéré ou Ouest-France y sont allés de leur petit papier pour relayer ce petit séisme médiatique qui s’est terminé par une intervention d’Alexia Laroche-Joubert sur le plateau de l’émission La télé même l’été diffusée sur C8 et présentée par Julien Courbet, en présence de chroniqueurs que l’on retrouve habituellement dans Touche pas à mon poste !.

Dans cette dernière émission, Alexia Laroche-Joubert a de nouveau fait part de sa surprise de ne pas avoir été contactée en amont par les associations, tout comme Julien Courbet qui a jugé « embêtant » qu’on attaque avant de dialoguer pour trouver une solution à l’amiable.

Gilles Verdez a jugé lui que la Présidente d’ Adventure Line Productions avait une fois encore poussé un peu loin le curseur, au point de ridiculiser le monde psychiatrique.

Christophe Carrière de son côté a dit en avoir assez des polémiques pour rien, soulignant que Fort Boyard était avant tout une émission familiale, certainement pas malveillante. Caroline Ithurbide a enfoncé le clou, en disant que l’émission était bienveillante et défendait beaucoup les associations, tout en ajoutant qu’elle pouvait comprendre les associations, qui voulaient peut-être se faire connaître par ce biais. Elle a terminé en jugeant que l’on retrouvait aussi des nains, un vieux (le Père Fouras) ou un gros (La Boule, décédé en septembre 2014) dans le jeu, et qu’en partant de ce principe, il faudrait arrêter complètement l’émission.

Maxime Guény a demandé à la productrice si la cellule serait coupée au montage par la suite, ce à quoi elle a répondu par la négative puisque la sémantique avait déjà été retravaillée. Elle a aussi indiqué qu’elle était ouverte à la participation d’une association liée au monde psychiatrique et à la défense de l’intérêt des patients et de leurs familles dans la future saison.

QUELLE SUITE ?

Les déclarations et les changements opérés par la production et la chaîne n’ont visiblement pas suffi à éteindre l’incendie, qui semble même avoir redoublé d’intensité depuis trois jours. Non contente d’avoir alerté dans une lettre ouverte Delphine Ernotte, la Présidente de France Télévisions et d’avoir mis en ligne une pétition signé par près de 1 900 internautes ce soir, le collectif d’associations de malades psychiatriques semblerait en passe de déposer une plainte en saisissant le procureur de la République d’après une information du Parisien (voir l’article ci-dessus).

La production dit ne pas avoir été contactée en amont directement par les associations et n’envisage pas de censurer l’épreuve, mais de poursuivre voire renforcer les ajustements déjà mis en place lors de la précédente émission. Quant à l’avenir de l’épreuve, il semble compromis à très court terme, même si Guillaume Ramain a déclaré à Télé-Loisirs que « pour l’instant, [ils n’avaient pris] aucune décision là-dessus » pour la prochaine saison.

L’AVIS DE LA RÉDACTION DE FORT BAVARD : NE PAS CONFONDRE FICTION/JEU ET RÉALITÉ

À Fort Bavard, la rédaction est un peu surprise par l’ampleur de cette polémique. Si nous pouvons parfaitement comprendre, comme la production et la chaîne, que la séquence puisse avoir heurté la sensibilité de certains téléspectateurs, il nous semble que les aménagements opportuns ont été réalisés très rapidement pour montrer la prise en compte des réactions des téléspectateurs.

Est-ce bien raisonnable de réclamer la suppression des séquences avec cette épreuve ou même pire, la déprogrammation de l’émission pour cause de discrimination de la communauté psychiatrique ?

D’ailleurs, d’après un sondage mis en ligne sur le compte Twitter du Le Grand Direct des médias d’Europe 1, 87 % des internautes ne se disent pas choqués par l’épreuve de l’Asile de Fort Boyard...

Thierry Moreau, rédacteur en chef de Télé 7 jours et candidat de la saison 2017, a réservé un édito complet à cette polémique (à retrouver lundi en kiosques), résumant parfaitement la situation et ce qu’on pense ici sur Fort Bavard :

Une association vient de lancer une pétition contre l’épreuve de « Fort Boyard » « L’Asile », jugée « dévalorisante et stigmatisante pour les personnes psychiatrisées ». Dans la même veine, je propose de lancer un mouvement contre les harengs marinés de Willy Rovelli, qui sont dégradants pour la gastronomie du peuple danois qui en raffole. De même, l’épreuve de « La Momie » est infamante pour la culture égyptienne millénaire et ses divinités religieuses embaumées. La caricature du père Fouras ne serait-elle pas également désobligeante pour les personnes âgées ? Quant à l’épisode de la prison... qu’en pensent les personnes incarcérées ? Enfin, se moquer de quelqu’un coincé dans un boyau, c’est une véritable insulte pour nos amis égoutiers ! À ce stade, on peut estimer que le jeu de France est l’une des émissions les plus trashs du PAF. Et, surtout, que fait le CSA contre les voyous du Fort ? Tiens, et si on se disait que « Fort Boyard » est tout simplement un divertissement... (Thierry Moreau, Directeur de la rédaction à Télé 7 Jours).

12 SEPTEMBRE 2017 : LA DÉCISION DU CSA

Suite aux nombreux signalements et nombreuses plaintes reçues, le gendarme de l’audiovisuel a décidé de mettre en garde France Télévisions concernant la séquence de l’Asile/Cellule capitonnée de Fort Boyard et ce malgré les « adaptations » et le « remontage » opérés par la production.

Voici le communiqué du CSA en intégralité :

Epreuve de « l’asile » dans Fort Boyard : France Télévisions mise en garde

Date de publication : lundi 11 septembre 2017
Assemblée plénière du 6 septembre 2017

Le CSA a été saisi au sujet d’une séquence intitulée « L’asile » diffusée sur France 2 dans l’émission Fort Boyard du 24 juin 2017.

En vertu de l’article 36 de son cahier des charges, France Télévisions « veille au respect de la personne humaine et de sa dignité. Elle contribue, à travers ses programmes et son traitement de l’information et des problèmes de société, à la lutte contre les discriminations et les exclusions de toutes sortes ».

Tout en relevant que l’épreuve litigieuse avait été renommée « La cellule capitonnée » et avait fait l’objet d’un nouveau travail de montage la semaine suivant la première diffusion, le Conseil a regretté la diffusion d’une telle épreuve dans cette émission familiale et emblématique du service public. Il a estimé que la séquence en question, caricaturale et stigmatisante à l’égard des personnes souffrant de troubles psychiatriques ou psychiques, portait atteinte aux dispositions précitées du cahier des charges de France Télévisions. En conséquence, le Conseil a demandé aux responsables de France Télévisions de veiller à mieux respecter, à l’avenir, ses obligations en matière de respect des droits et libertés et les a mis en garde contre le renouvellement de telles pratiques. 

Le même jour, Touche pas à mon poste ! est revenu sur cette décision du CSA. La majorité des chroniqueurs a trouvé cette décision quelque peu disproportionnée. Isabelle Morini-Bosc a trouvé qu’il y avait trop de signalements excessifs au CSA et d’autres ont jugé que l’avis de quelques-uns ne représentait pas celui de l’opinion publique.

Le sondage de Touche pas à mon poste ! réalisé en ligne sur Twitter a montré que 77 % des personnes (à l’heure où nous écrivons ces lignes) ne sont pas choqués par l’épreuve de la Cellule capitonnée de Fort Boyard.


Extrait vidéo : © France 2 / Adventure Line Productions

Capture vidéo : Fort Bavard - www.fortboyard.net

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