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Les conquêtes de Fort Boyard

Par Martine Vallo, Le Monde, 26 juillet 1993

Publié le samedi 29 juillet 2006 par Aurélien LECACHEUR - Directeur de la publication dans la rubrique Dans la presse en 1993.

        

La popularité du jeu télévisé repose sur la magie de cette place militaire de l’Atlantique : une aubaine pour les producteurs de l’émission et pour la Charente-Maritime.

La popularité du jeu télévisé repose sur la magie de cette place militaire de l’Atlantique : une aubaine pour les producteurs de l’émission et pour la Charente-Maritime.

L’éllipse de pierre tient des arènes antiques et du vélodrome fiché dans la mer. Lorsque le soleil d’été descend sur l’Atlantique, les vieux murs blancs mordorés se réchauffent et prennent un air inoffensif. Alors, chacun s’empresse de dépeindre au visiteur ces jours de tempête où le château fort risque de sombrer sous des vagues plus hautes que lui. Au large des côtes charentaises, entre l’île d’Oléron et celle d’Aix, la forteresse ne peut s’enorgueillir d’aucune prouesse guerrière ; elle se doit pourtant de symboliser l’aventure. Il en va de la réputation de Fort Boyard et du succès du jeu télévisé qui y est tourné par la société Tilt productions depuis 1989. Pour le plus grand profit du conseil général de Charente-Maritime.

Chaque mercredi sur France 2, le grand public peut frissonner à l’unisson de candidats enthousiastes, qui bravent des épreuves terribles, dévalent des escaliers étroits pour finir dans la salle du trésor, - sous le regard inquiétant de quatre tigresses. La notoriété du décor naturel a grandi en même temps que celle de l’émission, de même la magie de l’endroit contribue à la popularité du jeu. Selon une étude commandée par le conseil général de Charente-Maritime, 80 % des Français connaissent Fort Boyard et la moitié d’entre eux sait dans quel département il est situé. Il est rare que les intérêts du petit écran et ceux d’une collectivité locale se recouvrent à ce point et aboutissent à une opération de sauvegarde du patrimoine.

Agressé par les flots et par les vandales depuis des décennies, le vaisseau de pierre en avait bien besoin. En 1801, Napoléon Bonaparte, se saisissant d’un vieux projet, ordonne sa construction sur le sable du banc des Hollandais, afin de défendre l’arsenal de Rochefort de la perfide Albion. Le fort sera achevé sous le règne de Louis-Philippe, alors que la France et l’Angleterre sont réconciliées... Finalement, il servira de prison pendant la Commune de Paris, avant que l’armée n’abandonne cet inutile bâtiment au début du siècle. Son rachat par un particulier en 1961 ne sauvera pas ce gouffre financier.

Fort Boyard n’accueillait plus que des oiseaux de mer, lorsque Jacques Antoine, spécialiste de jeux télévisés mouvementés, décide d’y installer les caméras de Tilt productions. Celle-ci acquiert à son tour le fort, moyennant un million et demi de francs, et le cède aussitôt au conseil général pour un franc symbolique. Les élus s’engagent à réhabiliter la vieille forteresse fissurée. En quatre ans, le département y a déjà consacré un peu plus de six millions de francs. Le plus gros reste à faire, selon François Blaizot (UDF), président du conseil général. Il estime à douze millions les investissements nécessaires pour consolider l’ancien pénitencier et le doter d’une plate-forme de débarquement.

La somme reste tout de même relativement modeste compte tenu de la promotion médiatique qu’elle offre en retour. D’autant plus que cette année, les responsables du jeu ont choisi de faire concourir des associations caritatives. Le « trésor de Fort Boyard » (230 000 francs au maximum par émission) s’adapte à l’esprit des temps de crise. L’initiative permet en outre d’atténuer les quelques froncements de sourcils produits par les combats de jeunes femmes dans la boue et autres épreuves incongrues.

DESORMAIS, NOUS AVONS NOTRE TOUR EIFFEL

C’est l’analyse de Valérie Allio, chargée de la communication du conseil général. Signe de reconnaissance suprême, comme le plus célèbre des monuments parisiens, il est maintenant possible d’acheter une reproduction du Fort Boyard enfermée dans une boule « pleine de neige ». Les boutiques de souvenirs du port de La Rochelle vendent aussi T-shirts, assiettes, briquets, gravures et épinglettes à l’image du bâtiment ovale. Un chocolatier de Rochefort a repris l’idée, un fabricant de galettes charentaises l’utilise pour tenter les enfants.

L’émission ne stimule pas seulement le folklore local. Le conseil général souhaite en faire la figure de proue des nombreuses fortifications qui jalonnent la Charente-Maritime. Le jeu est aussi tourné pour les pays scandinaves, où il rencontre un grand succès. Les différents génériques indiquent l’adresse des Maisons de la France installées dans le nord de l’Europe, et celles-ci distribuent, à la demande, les brochures du département. Le tourisme est la principale ressource de la Charente-Maritime.

Lorsque les professionnels des jeux télévisés avaient contacté le conseil général, les élus avaient décidé de mettre fin à une dizaine d’années de mécénat de voiliers de compétition. Certes, le nom de Charente-Maritime est encore présent dans quelques épreuves nautiques, mais les temps ont changé. Chacun le souligne à l’hôtel du département, la collectivité locale n’est pas riche. Comme les autres budgets, celui de la communication a baissé : il est passé de dix à sept millions de francs. L’aventure de Fort Boyard est donc arrivée à point. Toutes aides publiques confondues, elle revient à un million de francs par an, en plus des futurs travaux. Après trois années d’exonération, la société de production vient de commencer à verser un bail annuel de 360 000 francs.

Des kilomètres de câbles, quatorze caméras, de nombreux relais pour le son, le fort est à la fois un studio et une régie complète d’enregistrement. Mais aussi trois lignes de téléphone, quatre groupes électrogènes, quatre tonnes d’eau douce apportées quotidiennement, des sacs de couchage au cas où la houle se montrerait hostile, une piste d’hélicoptère... La véritable gageure, à en croire Pierre Godde, producteur artistique, est de faire vivre, chaque jour sur la forteresse, cent vingt personnes, quatre tigresses, une foule de serpents et de mygales. « C’est là précisément qu’Alain Delon meurt dans le film les Aventuriers de Robert Enrico », indique-t-il sur la terrasse. Fort Boyard ne manque pas de référence et Pierre Godde semble s’y être attaché. L’été, l’endroit devient pourtant un univers laborieux à l’ambiance même un peu carcéral, avec ces vieilles cellules de pierre trouées de petites fenêtres. L’accostage y est presque impossible lorsque la plate-forme de débarquement est relevée à l’automne, au grand dam des plaisanciers. Malgré les demandes pressantes de curieux, la forteresse n’est pas ouverte à la visite.

Encore moins durant la saison des tournages, lorsque le matériel y est entreposé en permanence. Durant cette période, en fin d’après-midi, l’équipe, passablement fourbue, s’accroche à la nacelle qui dépose hommes et sacs, sur le pont du Bacman. Le bateau effectue la navette jusqu’au port de Fumée, à Fouras, ramenant les travailleurs et leurs grosses poubelles. Les mouettes reprennent possession de leur havre et la houle continue son travail de sape. Les élus de Charente-Maritime savent qu’il ne leur serait pas pardonné de laisser Fort Boyard retourner à l’abandon, lorsque l’émission aura cessé. Mais ils ne semblent pas décidés sur le rôle que pourrait jouer dans l’avenir le vaisseau de pierre, ex-star de télévision.

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